Fandom

Sages

A Marcel - Phénoménologie de la connaissance et prajna

267pages sur
ce wiki
Ajouter une page
Discussion0 Partager


Phénoménologie de la connaissance et prajna

Cette voie est difficile, parce qu'elle nous demande de nous séparer de ce que nous pensons nous être le plus cher, nous-mêmes. Elle est facile, en ce sens qu'elle est agie par une aspiration spirituelle extrêmement profonde, celle d'un retour à la connaissance intime de notre nature foncière que l'illusion occulte, comme le font les lourds nuages qui des semaines durant nous cachent la lumière et la couleur azur du ciel. Dans le premier bouddhisme, on considérait que cet accomplissement ne pouvait être parachevé qu'au cours de vies successives. Dans le Grand Véhicule, on a conçu, plus tard, qu'en fait il n'était pas réellement possible d'être ailleurs que dans le samsâra, et que donc la libération du moi n'était pas une destruction du moi, mais un radical détachement du moi.

Aux approches de la shûnya, le moi, en effet, croit qu'en se jetant dans le vide il va disparaître. Ce n'est pas possible. Car un corps et un esprit ont besoin d'un moi pour fonctionner. Aussi le moi, parce que, en se jetant dans le vide il perçoit la pure conscience de base que lui-même oblitérait, en s'y résolvant conçoit qu'il est déjà foncièrement parvenu et qu'il peut cesser ses efforts illusoires pour être, comme qui essaie de se soulever en tirant sur les lacets de ses bottines. Il a réalisé que depuis toujours, il est. Encore n'est-ce là qu'une formulation propre au langage, car cette réalisation directe est aussi celle d'une absence foncière du temps, laquelle désamorce la peur de l'impermanence. L'idée d'impermanence n'était qu'une illusion, encore une fois une création propre au moi, qui lui, effectivement, est condamné à mourir en même temps que le corps et l'esprit. Ce qui a été touché, cependant, dont on peut parler comme un vaste fond d'immanence et qui est la source de la prajnâ, a ôté aux questions de naissance, de vie et de mort leur pertinence. Ce n'est pas rien.

Le moi est une formation corporelle et mentale, la psychologie occidentale a montré comme lorsque de complexes impressions psychiques entravaient sa fonctionnalité, apparaissait la maladie. Dans les cas dé grave altération des fonctions psychiques, le moi n'est plus opérationnel et la vie psychique se confond au reste du monde qui devient ainsi intrusif et dangereux, c'est la psychose. La crise initiatique, assez semblablement, comporte un moment d'altération profonde de l'ordre psychique constitué comme noïa. Dans cette phase, la folie n'est pas loin, c'est pourquoi les voies traditionnelles mettent l'accent sur la nécessité d'un guide pour traverser ce chaos qui précède la métanoïa. Altéré, mais non réellement libéré, l'ego est aussi au danger d'une inflation, d'une régression à un sentiment de toute puissance narcissique, il peut alors succomber à la croyance de posséder des pouvoirs spéciaux. Ces pouvoirs (siddhi), vrais et non-vrais, la clairvoyance, la lévitation, l'habileté à faire voler les tables, s'asseoir sur une planche à clous et tutti quanti sont rejetés par les pratiquants d'une voie spirituelle authentique.

La phénoménologie de la perception formulée par les écrits bouddhiques, parce qu'elle ne suppose ni essence ni noumène, se prête à une lecture cybernétique. La psyché, bien plutôt qu'une entité, est un incessant procès de mondes virtuels. Du corps on pourrait parler comme d'un harware et de l'ego comme d'un software, un super-programme que nous ne sommes pas en propre, fascinant comme les images sur Pécran qui donnent à croire à un monde, là où il n'y a que représentation, juxtaposition de pixels. Le non-conscient serait donc comme une base de données, karma stocké en giga-octets aussi nombreux que les grains de sable du Gange.

Si les mondes virtuels déployés grâce à la technologie moderne ont un tel pouvoir de fascination, c'est bien sans doute qu'en faisant l'économie du réel, ils s'adressent selon ses propres lois à l'esprit", la part illusionnée de l'esprit. Le propre des média modernes étant en effet de s'adresser simultanément à plusieurs canaux des sens, ils multiplient d'autant leur impact sur un esprit (manovijnâna) qui n'est plus alors à même d'échapper à la force du processus d'illusion (mâyâ). Les supports anciens, tel que le livre, la peinture, tous les arts en général, bien que mondes virtuels s'adressant à notre monde intérieur comme représentation, permettaient l'arrêt, la réflexion active, le dégagement et le retrait dans le silence, ce qui n'est plus guère le cas dans le multimédia qui engendre donc tout particulièrement la stupeur fascinée.

Le Dharma bouddhique, d'un point de vue cognitiviste, se présente donc comme un travail d'analyse, de déconstruction et de rectification de notre processus cognitif. Il importe de comprendre que le processus cognitif qui est le nôtre est dépendant du corps et de l'esprit, et qu'il ne peut en être autrement. De la reconnaissance et de l'acceptation de ce fait, cependant, naissent un détachement et une libération spirituelle qui changent tout. Rétablir cette nouvelle perspective est la raison d'être des approches multiples et de la multiplication des moyens habiles qui, s'ils demandent pour un temps des conditions spéciales — le silence, l'immobilité, l'isolement — à terme reconduisent à la réalité ordinaire. Tous les enseignements qui font miroiter l'obtention de quelque chose de spécial, de ce point de vue, sont faux.

Les bouddhas volants, les palais célestes et autres guirlandes fleuries des sûtras sont donc comme ces feuilles aux couleurs d'automne que ramassent les enfants, monnaie d'or en rêve tout juste bonne à jouer jusqu'à la nuit tombante. Ainsi sont les mondes virtuels, jusqu'à notre vie mentale la plus ordinaire. Si pourtant, la conscience de base, ou esprit-bouddha, est vue, ce samsâra est aussi vu sous son véritable jour. Rien n'y pourra changer, quoiqu'on dise. À partir de ce qui a été vu, pourtant, se développe patience et compassion. Car la reconnaissance de la conscience de base, ou esprit-bouddha, est comme une lumière qui s'allume, chassant d'un coup toute l'ombre de nos illusions. L'illusion d'un moi, d'un mien, d'un devenir, tout s'écroule et libère une lumière, un espace, une liberté. Cette reconnaissance de l'esprit, en réalité, est sans objet, c'est une compréhension vide et intuitive du nirvâna dans la vacuité universelle, et cette vacuité est sagesse pénétrante, ou prajnâ. Cette sagesse étant vide, on ne peut la saisir. Elle procède tout au contraire de la dépossession, et c'est là ce qu'exprime le sourire du Bouddha

Source : http://fr.sages.wikia.com/

Antoine Marcel, Le sourire de Bouddha

Interférence d'un bloqueur de publicité détectée !


Wikia est un site gratuit qui compte sur les revenus de la publicité. L'expérience des lecteurs utilisant des bloqueurs de publicité est différente

Wikia n'est pas accessible si vous avez fait d'autres modifications. Supprimez les règles personnalisées de votre bloqueur de publicité, et la page se chargera comme prévu.

Sur le réseau Fandom

Wiki au hasard