FANDOM


 Ce à quoi vous aspirez vraiment, c'est à un état d'être heureux, donc une réalité intérieure à vous, et vous êtes convaincus que cette réalité intérieure dépend de ce que vous ressentez comme exté- rieur, notamment les autres, ceux que vous aimez, ceux que vous n'aimez pas, vos amis, vos ennemis.

 Un premier point peut assez vite devenir clair. Tous ces événements et situations que nous considérons comme extérieurs n'ont de réalité pour nous que par rapport à la conscience que nous en avons. Si je suis ruiné mais que je l'ignore, il est évident que je n'en souffre pas. Prenez n'importe quel autre thème, soit heureux, soit douloureux, vous serez tout de suite d'accord que tout est une question de conscience : j'en prends conscience. Et à partir de là, l'événement extérieur est intério- risé; il devient une forme de ma conscience au sens le plus accessible et le plus simple du mot conscience. J'en prends conscience avec mes yeux si je lis une lettre, avec mes oreilles si j'entends une nouvelle de vive voix. Je le perçois avec un ou plusieurs des cinq sens et je m'en fais une idée, une conception – qu'un enfant est incapable de se faire. Un tout petit qui verrait brûler la maison de ses parents et qui ne serait pas témoin d'un affolement général trouverait peut-être que ce grand feu est très beau. Il perçoit mais il ne conçoit pas comme le fait l'adulte. Ces deux mots, perception et conception, traduisent respectivement les mots sanscrits célèbres : rupa, la forme, nama, le nom. Je perçois les flammes qui dansent – simple vision sans qualification – et je conçois, c'est-à-dire je nomme ma perception : c'est l'incendie de ma maison. L'essentiel à saisir, c'est que tout se passe pour nous non pas à l'extérieur mais au-dedans de nous, parce que nous intériorisons l'événement dont nous sommes témoins. Donc, notre existence n'est pas une affaire entre moi et le monde exté- rieur mais entre moi et moi ou, plus précisément, entre moi et mes pensées, mes émotions, mes sensations. Ce n'est pas à cause des événements que je suis heureux ou que je souffre, c'est à cause de mes pensées relatives à ces événements, de mes émotions relatives à ces événements.

 Pouvez-vous admettre que nous sommes, avant tout, juste conscience? Imaginons une conscience ou, si vous préférez, un esprit vide comme le ciel sans un nuage, sans un oiseau qui le traverse. L'infini de la voûte céleste a toujours été utilisé comme image de cette immensité. Et dans cette immensité de l'esprit apparaissent et disparaissent des formes – les sensations, les perceptions, les conceptions, les émotions, les idées, les pensées, les peurs, les désirs – mais tout cela se passe au-dedans de nous. Notre réalité essentielle, c'est juste la conscience, une conscience que rien ne li- mite, au-delà de l'espace, du temps, de la mesure, infinie, vide, lumineuse et, qui plus est, absolu- ment heureuse. Cette manière de s'exprimer vous semble peut-être arbitraire et surtout ne pas ré- pondre tout de suite à ce qui vous trouble ou vous motive mais il serait dommage d'entrer en contact avec tel ou tel témoin de la spiritualité et de lui demander seulement ce que nous demande- rions au thérapeute qui nous aiderait à mieux – ou à moins mal – fonctionner même si cela est légi- time à son niveau. Allons directement à l'essentiel, au but. Après, nous entrerons dans les questions très concrètes, quotidiennes, dont nous ne pouvons pas faire l'économie.

  La vraie aventure de votre existence n'est pas une aventure entre vous et l'homme ou la femme qui vous aime ou qui vous trahit, entre vous et votre réussite ou votre échec professionnel, entre vous et vos enfants, c'est entre vous pure conscience et toutes ces « formes » que font naître en vous vos perceptions et vos conceptions fondées sur la dualité de l'attraction et de la répulsion. Ces paires d'opposés, vous pouvez d'abord les comprendre comme extérieures : succès, échec; blâme, louange; admiration, mépris; amour qu'on vous témoigne, hostilité dont on vous accable. Mais vous pouvez aussi les considérer comme intérieures : espérance, désespoir; sérénité, angoisse. Notre ex- périence, à chaque instant, a toujours comporté un contraire, toujours. Tout bonheur est l'envers d'un malheur, toute réussite est l'envers d'un échec. Tous nos états d'âme et nos états d'esprit sereins n'ont jamais été que l'autre face de la souffrance. On me loue et on m'admire, on me critique et on me méprise, on m'aime, on me rejette. Et ce jeu des contraires, vous le vivez intérieurement comme bonheur-souffrance, espérance-désespoir et ainsi de suite. Pouvez-vous entrevoir un état complè- tement heureux qui ne serait pas le bonheur opposé au malheur, la joie opposée à la peine?

  On a souvent comparé ce jeu des opposés dont est faite notre existence au balancier d'un pendule qui oscille autour d'un axe. Seul l'axe immobile échappe aux alternances. Toute la question est de savoir si vous avez ou non envie de découvrir en vous cet axe sur lequel les aléas de l'existence n'ont pas pouvoir. Bien sûr, ce qui se lève d'abord en nous, c'est le désir d'infléchir à notre profit la loi générale : je voudrais bien être aimé au lieu d'être rejeté, réussir au lieu d'échouer, être en par- faite santé au lieu d'être malade. Mais tant que vous ne passerez pas à un tout autre niveau, est-ce que vous pouvez atteindre ce bonheur sans ombre auquel vous aspirez? Vous pouvez réussir très bien professionnellement et être trahi en amour, réussir professionnellement et amoureusement mais être atteint d'une maladie grave. Le vrai bonheur, c'est toujours pour demain. Juste un moment et puis un nouveau désir apparaît, ou ce bonheur est brusquement gâché par une mauvaise nouvelle. Nous le savons tous, vous le savez, vous ne le savez que trop. Ce jeu des contraires ne cessera ja- mais. Certes la sagesse, la transformation intérieure tout comme une thérapie réussie peut, et tant mieux, avoir des effets heureux dans vos existences, vous aider à éviter certaines causes de souf- frances, à devenir plus habiles, à ne plus vous mettre dans des situations inextricables, à réussir là où jusqu'à présent vous n'aviez su qu'échouer. C'est vrai, mais cela demeurera toujours relatif, limi- té et ne vous satisfera jamais complètement.

  Je dois même dire plus car c'est une évidence, l'éveil intérieur, l'illumination, termes tout à fait justifiés, n'ont jamais garanti personne contre les événements douloureux. Dans ce petit pays peu évolué techniquement qu'était l'Afghanistan, ce n'est pas un sage soufi totalement convaincant que j'ai rencontré, c'est dix, quinze. La révolution communiste en Afghanistan et l'arrivée des troupes soviétiques n'en ont épargné qu'un seul qui a réussi à émigrer au Pakistan. Tous les autres ont été pendus ou fusillés. Et nous savons bien que la sagesse des rimpochés tibétains ne les a pas préser- vés, lors de l'invasion chinoise, de la torture, la déportation ou l'exil. Certains sages ont une vie heureuse, paisible – apparemment en tout cas parce que nous ne tenons pas compte de tous les pro- blèmes que pose pour eux la vie de leur ashram. Mais rien n'est garanti dans ce domaine. Y a-t-il donc un au-delà possible à ce jeu d'oppositions qui est un premier aspect de la dualité? Aussi méta- physique soit-il, ce terme dualité veut dire tout simplement deux – pas un, deux. Un premier aspect de la dualité, c'est tout simplement bon-mauvais, favorable-défavorable, heureux-malheureux. Et si le mot advaïta, non-deux, combien célèbre, a un sens, il pointe vers un accomplissement indépendant de toute dualité mais d'abord indépendant de cette première dualité qui est le lot de chaque existence ordinaire.

 Ce sur quoi je veux insister, c'est que tout nous a poussés à considérer que l'aventure de notre existence, sa réussite ou son échec, était extérieure à nous : ce que la vie nous a permis de faire, ce que la vie nous a interdit d'accomplir, ce que la vie nous a donné, nous a repris après nous l'avoir donné, nous a refusé, nous a imposé alors que nous ne le voulions pas. Il nous semble donc que la grande affaire de la vie c'est notre relation avec tout ce que nous considérons comme extérieur à nous, tout ce que nous voulons obtenir, à quoi nous voulons nous unir, et tout ce que nous voulons éviter, à quoi nous ne voulons surtout pas que le destin nous unisse. Et pour la sagesse, la grande affaire de notre existence est le vécu intérieur et non pas les événements : nos sensations, nos pen- sées, nos émotions. Sur l'extérieur notre pouvoir se révèle très limité, sur la manière dont nous ap- préhendons les choses, ce pouvoir ne cessera pas de grandir. Si nous sommes engagés sur la voie, peu à peu la vie devient une affaire entre moi, au sens le plus profond que nous puissions donner à ce mot, et mon vécu intérieur.

 Le sage prendra toujours conscience d'événements que nous considérons soit comme heureux, soit comme malheureux. Mais ces formes qui apparaissent dans sa conscience n'ont plus aucun pouvoir sur son état d'âme fondamental, au-delà des oppositions, immuablement non-affecté, com- parable à l'immensité infinie du ciel bleu lumineux dans lequel apparaissent et disparaissent ces formes que sont les nuages. Ramana Maharshi ou Swâmi Prajnanpad comparaient aussi cette réali- té de conscience absolument positive à un écran de cinéma qui n'est jamais affecté par le film pro- jeté : l'écran n'est pas mouillé à la fin d'un film maritime ni brûlé à la fin d'un film d'incendie, et pourtant il permet la projection du film. Cette image simple pointe vers la « réalisation » : une ré- alité d'être qui permet certes au sage de distinguer un homme d'une femme, d'appeler chacun par son prénom et de se montrer apparemment tout à fait normal dans l'existence, mais qui est sous- tendue par la Conscience permanente d'une réalité non affectée. Pour évoquer cette réalité infinie, libre des dualités, les hindous emploient le mot purnam, plénitude, l'exact opposé de la frustration, ce mot si à la mode, ou encore atman. D'autres diront Nature-de-Bouddha, d'autres encore Vie éternelle ou Royaume des Cieux au-dedans de nous.

 J'aspire à être heureux. Je vois que, jusqu'à présent, je n'ai pas réussi à l'être vraiment. Même les moments heureux ont été quelque peu gâchés à l'arrière-plan parce que je savais bien au fond de moi qu'ils n'allaient pas durer et que la souffrance allait revenir tôt ou tard. Or les sages nous pro- mettent non seulement que cet état immuablement heureux est possible et même – aussi étonnant que cela paraisse et pourtant unanimement affirmé – qu'il est déjà là, que nous sommes déjà cet at- man, cette Nature-de-Bouddha, mais que nous n'en sommes pas conscients. Voici encore une des idées de base autour desquelles s'ordonne ensuite toute la démarche. Nous sommes déjà nus sous nos vêtements, la nudité n'est pas à créer, elle est à révéler, à dévoiler. Nous sommes déjà ce que nous cherchons à devenir, le Royaume des Cieux est, au présent, au-dedans de nous et non pas sera au-dedans de nous quand nous aurons suffisamment médité ou prié. Prendre conscience de cette réalité qui est la nôtre, c'est ce qui a été désigné par les termes illumination, éveil, libération, qu'on retrouve à peu près dans toutes les traditions.

Source : http://fr.sages.wikia.com/

A. Desjardins, La voie et ses pieges, Chap 3

Interférence d'un bloqueur de publicité détectée !


Wikia est un site gratuit qui compte sur les revenus de la publicité. L'expérience des lecteurs utilisant des bloqueurs de publicité est différente

Wikia n'est pas accessible si vous avez fait d'autres modifications. Supprimez les règles personnalisées de votre bloqueur de publicité, et la page se chargera comme prévu.

Sur le réseau FANDOM

Wiki au hasard