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Douglas Harding - Un eveille coupeur de tetes

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DOUGLAS HARDING

Un éveillé coupeur de têtes


Ce fut dans les pages des magazines Sources et Troisième Millénaire que je découvris la prose d'un citoyen de sa Très Gracieuse Majesté répondant au nom de Douglas E. Harding. Teintés d'un humour britannique qui n'était pas sans rappeler celui de feu Alan W. Watts, ces textes portaient sur la réalité un regard pour le moins singulier : celui d'un homme qui disait ne pas avoir de tête. Leur excentricité laissait cependant percer comme une saveur, celle que j'avais goûtée à la lecture de Lee Lozowick ou de Stephen Jourdain. Il émanait de ces lignes comme un parfum de réalité. Ainsi mis en appétit, je me procurai Vivre sans tête', l'unique ouvrage de cet auteur à ce jour disponible en français

Ne s'embarrassant pas de préambules, Harding entrait d'emblée dans le vif du sujet. Peut-être serait-il plus simple de citer ici in extenso le premier chapitre qui reste un modèle du genre et dont Huston Smith, universitaire et spécialiste mondialement reconnu des religions a pu dire : « Je ne connais pas de texte d'une semblable concision qui soit autant susceptible d'opérer un changement de registre dans la perspective du lecteur. »

« Le plus beau jour de ma vie — ma nouvelle naissance en quelque sorte — fut le jour où je découvris que je n'avais pas de tête. Ceci n'est pas un jeu de mot, une boutade pour susciter l'intérêt coûte que coûte. Je l'entends tout à fait sérieusement : je n'ai pas de tête.


« Je fis cette découverte il y a dix-huit ans, lorsque j'en avais trente-trois. Tombée soudainement du ciel, elle répondait néanmoins à une recherche obstinée ; pendant plusieurs mois, j'avais été absorbé par la question : qu'est-ce que je suis ? Que cette découverte se soit produite lors d'une promenade dans les Himalayas importe peu ; c'est pourtant, dit-on, un lieu propice à des états d'esprit supérieurs. Quoiqu'il en soit, ce jour très clair, très calme, et cette vue du haut de la crête où je me trouvais, par-delà les brumes bleues des vallées, vers la plus haute chaîne de montagnes du monde, avec parmi ces cimes enneigées le Kang­chenjunga et l'Everest, voilà sans doute ce qui rendit cette scène digne de la vision la plus haute.

« Il m'arriva une chose incroyablement simple, pas spectaculaire le moins du monde : je m'arrêtai de penser. Un état étrange, à la fois alerte et engourdi, m'envahit. La raison, l'imagination et tout bavardage mental prirent fin. Pour la première fois les mots me firent réellement défaut. Le passé et l'avenir s'évanouirent. J'oubliai qui j'étais, ce que j'étais, mon nom, ma nature humaine, animale, tout ce que je pouvais appeler mien. C'était comme si à cet instant je venais de naître, flambant neuf, sans pensée, pur de tous souvenirs. Seul existait le Maintenant, ce moment présent et ce qu'il me révélait en toute clarté. Voir, cela suffisait. Et voir quoi ? Deux jambes de pantalon couleur kaki aboutissant à une paire de bottines brunes, des manches kaki amenant de part et d'autre à une paire de mains roses, et un plastron kaki débouchant en haut sur... absolument rien ! Certainement pas une tête.

« Je découvris instantanément que ce rien, ce trou où aurait dû se trouver une tête, n'était pas une vacuité ordinaire, un simple néant. Au contraire, ce vide était très habité. C'était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout — au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées et, bien au-delà d'elles, aux cimes enneigées semblables à une rangée de nuages anguleux parcourant le bleu du ciel. J'avais perdu une tête et gagné un monde.

« Tout cela me coupait littéralement le souffle. Il me semblait d'ailleurs que j'avais cessé de respirer, absorbé par ce-qui-m'était­donné : ce paysage superbe, intensément rayonnant dans la clarté de l'air, solitaire et sans soutien, mystérieusement suspendu dans le vide, et (en cela résidait le vrai mirale, la merveille et le ravissement) totalement exempt de " moi ", indépendant de tout observateur. Sa présence totale était mon absence totale, de corps et d'esprit. Plus léger que l'air, plus translucide que le verre, entièrement détaché de moi-même, je n'étais nulle part à la ronde.

« Pourtant, malgré la qualité magique et surprenante de cette perception visuelle, il ne s'agissait ni d'un rêve ni d'une révélation ésotérique. Plutôt l'inverse : un éveil soudain qui m'arrachait au sommeil de la vie ordinaire, la fin d'un rêve, une réalité qui rayonnait de sa propre lumière, et pour la première fois lavée de la pensée qui obscurcit. C'était la révélation tant attendue de l'évidence même, un moment de clairvoyance dans l'histoire confuse de ma vie. Je cessai d'ignorer une chose que (depuis ma plus tendre enfance, en tout cas) je n'avais pu voir, égaré par trop d'occupations, de faux-fuyants. C'était une attention nue, sans jugement, à une réalité qui n'avait pas cessé de me " dé-visager " : mon absence totale de visage. Bref, tout cela était parfaitement simple, ordinaire et direct, au-delà du raisonnement, de la pensée, et des mots. En dehors de l'expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie sereine, et la sensation d'avoir laissé tomber un insupportable fardeau. »


Gilles Farcet L'HOMME SE LÈVE À L'OUEST Les nouveaux sages de l'Occident

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