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JÉRÔME DE WELTHEIM

Un surviveur : Krishnamurti

Extrait du n° 27 de la revue LA TOUR DE FEU - Droit de survivre, été 1948, (été 1948) (pp. 100-102)

© ‎Chez l'auteur, 1948

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Les grandes dynasties spirituelles ont toujours compté deux sortes d'êtres : les crucifiés et les incrucifiables. Chacun de ces deux types a engendré une lignée très féconde d'héritiers et de suiveurs. Dionysos, le Dieu d'Israël, le Christ, peut-être Bouddha aussi, sont des crucifiés. De même Nietzsche, de même Dostoïevski, de même Kafka, si l'on prend l'essence de leur message. Et Archimède, et Héliogobale, et Savonarole, et Galilée : quelle que soit la vertu de l'acte rédempteur, la divinité, la sainteté ou simplement la raison ne sont établies qu'au moyen de la souffrance et de la mise à mort. Pour Jésus, le supplice fut l'apothéose de sa mission, le fait majeur, le sacrement suprême de sa Vie. Que Gandhi, cet homme intègre et pur, ce non-sanglant dont la pensée nourrira encore toute sagesse, tout courage spirituel, meure comme une victime par le geste ignoble d'un esclave payé, c'est à coup sûr un chagrin et une défaîte pour tous, mais — je sais ce que je dis et je pleure de le constater — il n'y a rien là que de logique.

Pour les incrucifiables, l'histoire offre moins d'exemples. Peut-être parce qu'aucun supplice fameux ne les signale aux bâtisseurs de la Mémoire. Peut-être parce qu'il y en eut peu jusqu'ici et qu'ils sont d'avenir. De nos jours nous y voyons sans doute un D.-H. Lawrence. Et puis nous y voyons surtout Krishnamurti.

Assimiler Krishnamurti aux autres maîtres spirituels de l'Inde (Ramakrishna, Vivekananda, Gandhi) est une erreur grave. Quels que soient ses antécédents bouddhiques, sa science profonde de l'esprit des Livres, ce qui séduit réellement en Krishnamurti c'est un être formidablement ardent et abondant de lui-même, une âme qui a su refléter avec autant d'amour que de flegme, des lointains et des immensités qu'on ne nous avait guère appris à soupçonner. C'est à ce titre que son message — curieux, passionnant, excitant hier — nous est définitivement précieux aujourd'hui. Ceux qui s'intéressèrent à Krishnamurti il y a vingt ans, tandis que les premières traductions de ses livres, de ses conférences parvenaient chez nous s'étonneront de relire son nom, s'étonneront de le lire dans cette revue, et ne comprendront pas tout de suite. A ceux qui, plus simplement, se demanderont de qui je parle, je vais raconter une histoire.

Krishnamurti, c'est un petit garçon de l'Inde, un petit enfant prodige qui a beaucoup déçu ceux qui l'avaient couvé. Il était beau et il parlait comme un livre. En 1910, déjà, par les soins d'une dame anglaise théosophe paraissait, sous le pseudonyme d'Alcyone, un petit livre remarquable d'autorité spirituelle, prière, aphorismes philosophiques, préceptes sacrés ou poésie, on ne savait. (Cette indivision, qu'il ne faut pas appeler confusion, a toujours merveilleusement subsisté dans les œuvres de Krishnamurti). La photo de l'auteur est celle d'un enfant brun, une épaule nue et le front ceint d'un bandeau, à l'antique. On lui donne douze ans, les avait-il ? Je crois savoir que la dame anglaise se chargea de lui, l'emmena dans son pays, l'éleva dans sa foi philosophique, sans négliger les études universitaires et l'éducation européenne. Si je me trompe un peu, qu'on m'excuse. Tout cela n'a guère d'importance. Bref, peu d'années plus tard, on pouvait voir l'adolescent Krishnamurti, en pantalon blanc, jouer au tennis dans quelque Devonshire. Et d'ailleurs je me dégoûte à raconter cela ainsi, qu'on le sache bien.

La dame anglaise, qui est Annie Besant, haut bonnet d'une société théosophique (« L'ordre de l'étoile ») et dont l'autorité était immense, avait une idée derrière la tête. A peine parvenu à sa majorité, Krishnamurti se voit attribuer le commandement suprême de l'Ordre de l'Étoile, qui comptait des milliers et des milliers d'adhérents par le monde. De cette époque datent en France (1927-28), les Cahiers de l'Étoile, où l'on retrouve les noms de Ribémont-Dessaignes, Adamov, Le Corbusier, (un texte au titre digne d'être cité dans ce n° de la T.de F. : l'Art de survivre) et Krishnamurti lui-même. Mais à quel titre se voit-il promu chef et grand maître d'une immense franc-maçonnerie d'aspirants-initiés ? A titre de messie. Un messie ? Bonne affaire pour les grignoteurs. Dès ce jour le nom de Krishnamurti est prononcé des millions de fois par jour dans le monde, avec respect, avec affection, avec secret. Dès ce jour aussi, naît, selon moi, sa vraie lumière et son authentique grandeur. Mais pas celles que l'on croit. Car après quelques essais désastreux, quelques contacts dont la confusion est grande, et dont il semble absolument scandalisé, Krishnamurti décrète non seulement la dissolution de l'Ordre de l'Étoile, mais prononce la condamnation de toute organisation quelle qu'elle soit. Ce poète, ce prophète authentique s'échappe, bandé de colère, de la figure odieusement romantique qu'on lui impose, se dégage de l'essaim-grappe de ses adeptes-grignoteurs et prononce ces paroles-douche, ces mots vulgaires : « Allons, ce n'est pas sérieux ! »

Résistance aux disciples. Non-reconnaissance des disciples. Négation farouche de toute espèce de disciples. L'homme de la révélation de la divinité de la vie, de l'identité avec Dieu, de la libération de l'homme, qu'il ne cesse de prêcher, de hâter ; l'homme qui ne se contente pas d'écrire des manifestes dans sa chambre mais parle aux foules, et parle aux individus, et écoute avec une attention impressionnante les contradictions et les questions les plus idiotes — cet homme nie sa propre autorité, avec l'horreur même qu'on aurait pour l'inceste. Cet homme ne veut pas, lui à qui toute rouerie, toute intrigue seraient faciles, être la créature de ceux qui l'adorent : des impuissants futés, des paresseux malins, des ratés emplis de fatuité qui ne songent qu'à charger leur âme sur les épaules d'un bon rédempteur à tout faire. Songez maintenant à la grandeur. Entre l'immensité et la grandeur, montrez-moi la commune mesure. Venez me parler de vos engagements. Causons un peu de vos Pétain, de vos Gaulle et de tous vos saints. Shelley est un saint, et Lénine est un saint, écrit D. H. Lawrence dans « Apocalypse ». Et Claudel, et Gide, et Aragon, et Sartre sont des saints, que j'ajoute. Et tout cela ne signifie, je suppose, que compression pour le reste des hommes. Ni saint, ni crucifiable, ni crucifiant, tel est, dans son enseignement écrit, comme dans le sens dernier, total de son message, Krishnamurti. Et quelque chose dans ce message nous touche avec fraternité, avec force, comme s'il précédait nos propres intuitions, abrégeait nos propres recherches. Lisant L'Immortel Ami, la Vie Libérée, L'Homme et le moi (ne cherchez pas, lecteurs, ces livres dans les librairies : ils ne furent jamais vendus dans les librairies. En accord avec Krishnamurti lui-même, nous essaierons de les faire rééditer et de les répandre) tout homme sincère ne peut que recevoir ce choc : un doux et plein choc qui se répète tant, qu'il est, après tout, le battement de notre propre cœur. Le battement d'un cœur qui prend le large. le craquement profond d'un voilier dans le vent.

Krishnamurti écrit : « Je n'assumerai aucune autorité pour vous parler. Vous n'avez pas à obéir, mais à comprendre. Il ne s'agit pas d'autorité, de règles à suivre aveuglément, bien que ce soit cela que vous vouliez. Vous voulez que j'établisse une loi. vous voulez que je dise que je suis ceci ou cela, pour que vous puissiez ensuite travailler pour moi. Mais ce n'est pour cela que je parle, c'est pour que nous puissions nous comprendre les uns les autres et nous aider mutuellement... ». Et voilà le langage-même de l'efficacité.

Aujourd'hui Krishnamurti peut bien avoir cinquante ans et vit aux Indes, à Madras. Sauf par de très rares personnes, il est oublié en Europe. Je n'ai pas à faire de battage en sa faveur, mais à lui adresser un salut fraternel au nom de la Tour de Feu. Je n'ai pas à écrire son histoire ni me faire l'exégète de sa doctrine mais à le désigner comme surviveur, dans ce n° où nous essayons de faire comprendre ce qu'est le vocable Survivre et la vraie libération de l'Homme, de quoi dépend à coup sûr la libération du monde. Je n'ai pas à le définir, mais à dire de quel bien, de quelle force de certitude, son enseignement pourrait être pour tous. Condenser cet enseignement en quelques lignes, il n'y faut pas songer. Dire qu'il constitue une matière neuve, première, auprès de quoi toute science, toute morale, toute religion actuelle font figure de routine bornée, de récupération besogneuse, c'est tout de même en donner quelque idée. Krishnamurti, c'est l'énergie intra-nucléaire humaine. C'est l'irruption du pouvoir de poésie dans les affaires du monde, la victoire du non-pouvoir sur le pouvoir, de la non-autorité sur les autorités. C'est la germination spontanée et soudaine du noyau divin de l'âme. Krishnamurti n'est pas un bâtisseur, mais un libérateur et un nihiliste. Défaites le monde faux qui vous entoure et qui vous habite, et le monde vrai vous sera donné par surcroît. Comment y parvenir ? En se libérant de la conscience de soi. Il y a toujours eu beaucoup plus à défaire qu'à faire. « Soyez toujours en état de révolte intelligente » écrit-il. Par lui, nous retrouvons notre vieille intuition commune : à savoir que l'univers n'a pas à être expliqué : qu'il se trouve tout expliqué si nous parvenons à briser la coquille de notre moi. Quant à La création, littéraire ou artistique, elle n'est qu'une imitation pâlotte, petite et frauduleuse de la création de sa propre âme universelle. Sans se libérer de la conscience du soi, l'homme ne peut parvenir ni à la connaissance, ni à la création. Je le répète : Krishnamurti n'est pas un idéaliste, un brodeur, un paradisiaque : c'est un iconoclaste, un négateur et un nihiliste. Seulement, il existe deux nihilisme et qui ne se rejoignent jamais : l'un de destruction, de restriction et de consomption : l'autre de liberté, d'infini et de consommation sans limites. Krishnamurti nous apparaît comme une Replaceur et un Refondeur. Que peut-on attendre de l'à peu-près, du relatif, de l'infirmité, de la confination ? « C'est parce que l'individu n'a pas résolu son propre problème que le monde n'a pas été résolu ».

Plus soucieux d'efficacité que de définition ; poète, philosophe, prophète, messie, et tout cela, et rien de tout cela, Krishnamurti est surtout un homme riche et généreux de lui-même qui essaie de faire comprendre que la liberté est possible pour chaque homme, non pas une liberté relative et partielle, mais inconditionnée, absolue. Il voudrait bien qu'on laisse sa personne un peu tranquille, et que l'on comprenne que ce n'est pas lui, Krishnamurti, qui importe dans cette histoire mais la Vérité et le Bonheur de la posséder dans la Vie. « L'homme de caractère n'est pas plus près de la Vérité que l'homme sans caractère. Ils sont tous deux prisonniers ; de leur conscience de soi, et la conscience de soi est absolument à l'opposé de la Vérité. Il faut être libéré du caractère et du manque de caractère. Ni l'homme de vertu ni l'homme de vice ne sont près de la vérité: en est près, celui qui est libre des deux... Quand les jouissances et les vains désirs sont profonds, les sources du bonheur sont à sec. »

Ainsi, parce qu'il n'est pas question d'abandonner la poésie aux reclus et la vision de Dieu aux doloristes, nous ne laisserons pas non plus Krishnamurti à des sectes de fidèles, d'initiés et autres ayant-droit. N'est-ce pas là, d'ailleurs sa plus expresse volonté et de sa liberté le testament permanent ?

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