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Jourdain - Ma vie, roman

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Certains enseignements comparent l'éveillé à un acteur : l'acteur donne la réplique, il joue parfaitement son rôle, est amoureux, trahi, riche, ruiné, vit des bon­heurs ou des tragédies, pleure ou rit et se trouve impli­qué dans son personnage tout en sachant très bien au fond de lui qu'il n'est pas Roméo ou Oreste et, le rideau tombé, quittera tranquillement le théâtre.

Oui, c'est tout à fait ça. Il y a cette étrange possi­bilité d'être éternellement et inaltérablement en recul par rapport à ce que l'on est censé être, à ses comportements, à son personnage mais aussi à ce qui se passe en soi. Quelle différence y a-t-il entre moi essayant de séduire Véra —ravissante jeune fille du « Racing » — à l'âge de seize ans, avant l'éveil, et moi poursuivant cette même entreprise de conquête après l'éveil ? La différence tient à ceci : avant, je croyais réellement être entièrement défini et définissable comme le petit jeune homme éprouvant le désir de conqué­rir Véra. Après, par contre, je ne puis plus croire que ceci est moi. Je peux y jouer mais sans croire une fraction de seconde qu'il s'agit vraiment de moi. Cette poursuite de Véra ne me définit plus, je me tiens éternellement en recul par rapport à ce que je suis. C'est tout de même curieux
Par l'éveil, je deviens ce que je suis et, après cela, je suis plus que ce que je suis. Par conséquent, jamais je ne suis réduit à mon identité. Pour exprimer les choses de manière plus précise : avant l'éveil, j'étais mon identité, ce jeune type en train de faire ceci ou cela, de réfléchir à ceci ou cela. Après l'éveil, j'ai découvert que j'étais fondamentale­ment sans identité. Une fois cette découverte faite, à savoir que le propre de ce que je suis est d'être irréductible à toute identité, libre à moi de prêter une certaine réalité aux iden­tités et de m'amuser avec. Mais je ne suis plus dupe et ne le serai plus jamais.

Beaucoup semblent attendre de l'éveillé qu'il fasse preuve d'un sublime détachement extérieur. Or, selon Swami Prajnanpad, être éveillé ne signifie pas que l'on soit « sans désir », mais « libre du désir ». La nuance est d'importance...

Oui, c'est une bonne formule. Je n'ai, pour ma part, jamais très bien compris cette espèce de puritanisme paraissant sous-tendre la philosophie spiritualiste de nombre de gens convertis à l'Orient. Toutes ces énoncia­tions vertueuses, cette manière de considérer le désir comme impur... Au patronage, en France, passe encore, mais que diable ces bondieuseries viennent-elles faire en Orient ? Revenons à l'essentiel : la question n'est pas de savoir si je cours ou non les filles mais si je me définis comme un gar­çon de seize ans courant les filles. Avant l'éveil, j'étais enclos dans une identité, celle de ce sujet intérieur en train de penser à ceci ou cela. Après l'éveil, le rêve s'est dissous et j'ai découvert que ce que j'étais réellement était à jamais irréductible à toute identité. Cela va très loin : il s'agit de la récusation de la réalité objective de toute situation dans laquelle je me trouverais engagé. Ce n'est pas rien Cela équivaut à traiter « moi » en train de penser à ceci ou cela — qu'il s'agisse d'une pensée philosophique ou d'une réflexion triviale — en tant qu'irréalité fondamentale par rapport à ce que je suis réellement. Plus question de me laisser enclore par aucune identité.

Dans ces conditions, qu'est-ce qui te pousse à t'engager dans la moindre action ? Pourquoi diable Steve, désidentifié, ne se prenant plus pour un garçon de seize ans en proie à ses premiers émois, se donne-t­il tout de même la peine de courtiser Véra — ce qui, je le devine, ne devait pas être une sinécure ?

Ton objection est très pertinente. On pourrait en effet imaginer que pareil recul par rapport à toute identité et à l'homme que suis génère une indifférence totale à l'égard de ce dernier. Eh bien, pas du tout ! Sans doute sem­blable équation serait-elle satisfaisante pour la raison, mais cela ne se passe tout simplement pas ainsi. Les choses sont beaucoup plus complexes que cela. Je dirais même que si les enseignements spirituels s'avèrent souvent inopérants, c'est parce qu'ils abordent de manière grossière ce type de questions. Face à ce genre de problèmes, ils donnent des réponses à mon sens très insuffisantes. La vérité, c'est que le flot des agissements humains, non seulement n'est pas tari par l'éveil mais s'en trouve au contraire revivifié. Le flot jaillit en surabondance, à ceci près que ce jaillissement, désormais, est pur. En fait, il y a là un phénomène que jamais la raison ne pourra expliciter. Imagine un triangle : normalement, il ne peut se passer de ses trois côtés. Si tu les lui enlèves, tu te trouveras devant un néant, une absence de triangle. De même, si tu enlèves à Gilles ce qui fait qu'il est Gilles, si tu récuses Gilles en train de penser à ceci ou cela, il semble qu'il n'y ait plus de Gilles. C'est là que se produit un phénomène inouï et cependant universel, sans cesse à l'ceuvre en toute chose : le triangle que l'on consi­dère comme tributaire de ses trois côtés peut les abandon­ner et non seulement continuer à exister mais naître, atteindre sa véritable nature, hors et au-delà de ces trois côtés. Ce phénomène n'a rien de rationnel : le triangle naît au sein même de ce qui, du point de vue rationnel, appa­raît comme son absence absolue. La nature triangulaire est atteinte à l'instant même où le triangle s'élève hors de ses trois côtés. Autrement dit et pour tout résumer : contrai­rement à ce que certains enseignements, certaines manières de décrire l'éveil pourraient donner à croire, il n'y a pas à choisir entre le personnel et l'impersonnel, entre le triangle et le non-triangle ; il s'agit simplement de savoir que le tri­angle possède le pouvoir miraculeux de se passer de lui-même tout en demeurant dans son intégrité. Plus encore, le triangle tient tout entier dans le mouvement par lequel il se dégage de ses trois côtés. C'est seulement alors qu'ap­paraît la nature triangulaire. En outre, tant que le triangle est au sein de ses trois côtés, il est d'une certaine manière antinomique avec le carré, le cercle et toutes les autres figures géométriques. Il est séparé. Mais dès lors que, réa­lisant qu'il n'est pas tributaire de ses trois côtés, il les aban­donne et émerge de lui-même, la distance qui le séparait des autres figures s'abolit. Bref, plus je serai moi-même, plus je serai les autres.

Source : http://fr.sages.wikia.com/

Ll'irrévérence de l'éveil, S. Jourdain, G. Farcet

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