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Krishnamurti - Lucidité et introspection

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JIDDU KRISHNAMURTI

De la Connaissance de Soi

(INDE 1948-1950)

© Krishnamurti Writings Inc., Ojai, California, U.S.A. 1967
© Jean Touzot Editeur, Paris, 1953
© Rééd. Le Courrier du Livre, Paris, 1967, Trad. C. Suarès

Lucidité et introspection

Bombay, le 21 mars 1948

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Quelle est la différence entre la lucidité et l’introspection? Et qui est lucide, lorsqu’il y a lucidité?

— Examinons d’abord ce que nous entendons par introspection. Nous appelons introspection le fait de regarder en soi-même, de s’examiner soi-même. Or, pourquoi s'examine-t-on? En vue de s’améliorer, en vue de changer, en vue de modifier. Vous vous livrez à l’introspection en vue de devenir quelque chose, sans quoi vous ne vous complairiez pas en l’introspection. Vous ne vous examineriez pas s’il n’y avait pas le désir de modifier, de changer, de devenir autre chose que ce que vous êtes. C’est la raison évidente de l’introspection. Je suis en colère et je me livre à l’introspection, je m’examine afin de me débarrasser de la colère, ou de modifier, de changer la colère. Or, lorsqu’il y a introspection (qui est le désir de modifier ou de changer les réponses, les réactions du moi) il y a toujours un but en vue; et lorsque ce but n’est pas atteint, il y a de la mauvaise humeur, une dépression. Ainsi l’introspection va invariablement de pair avec la dépression. Je ne sais pas si vous avez remarqué que lorsque vous vous livrez à l’introspection, lorsque vous regardez en vous-mêmes en vue de vous changer, il y a toujours une vague de dépression. Il y a toujours une vague de mauvaise humeur contre laquelle il vous faut batailler; vous êtes obligé de vous examiner de nouveau afin de dominer cette humeur, et ainsi de suite. L’introspection est un processus qui consiste à transformer ce qui est en quelque chose qui n’est pas. Il est clair que c’est exactement ce qui se produit lorsque nous faisons de l’introspection, lorsque nous nous complaisons en cette action particulière. En cette action il y a toujours un processus d’accumulation, le « je » examinant quelque chose dans le but de le changer. Il y a donc toujours une dualité en état de conflit, et par conséquent un processus de frustration. Il n’y a jamais d’affranchissement; et comme on sent cette frustration, il en résulte une dépression.

Mais la lucidité est entièrement différente. La lucidité est l’observation sans condamnation. La lucidité engendre la compréhension, car elle ne comporte ni condamnation ni identification, mais une observation silencieuse. Si je veux comprendre quelque chose, je dois évidemment l’observer, je ne dois pas critiquer, je ne dois pas condamner, je ne dois pas le poursuivre comme étant un plaisir ou l’éviter comme étant un déplaisir. Il faut qu’il y ait simplement la silencieuse observation d’un fait. Il n’y a pas de but en vue, mais une perception de tout ce qui survient. Cette observation, et la compréhension de cette observation cessent lorsqu’il y a condamnation, identification ou justification. L’introspection est une amélioration de soi, et par conséquent l’introspection est égocentrique. La lucidité n’est pas une amélioration de soi. Au contraire, c’est la fin du moi, du « je » avec toutes ses idiosyncrasies, ses particularités, ses souvenirs, ses exigences, ses poursuites. Dans l’introspection, il y a identification et condamnation. Dans la lucidité, il n’y a ni condamnation ni identification; par conséquent, il n’y a pas d’amélioration du soi. Il y a une immense différence entre les deux. L’homme qui veut s’améliorer ne peut jamais être lucide, parce que l’amélioration implique une condamnation et l’obtention d’un résultat, tandis qu’en la lucidité il y a observation sans condamnation, sans déni ni acceptation. Cette lucidité commence avec les choses extérieures, elle consiste à être conscient, à être en contact avec les objets, avec la nature. Tout d’abord, on perçoit avec lucidité les choses qui vous entourent, on est sensible aux objets, à la nature, ensuite aux personnes, ce qui veut dire être en relation, et ensuite il y a la perception lucide des idées. Cette lucidité — qui consiste à être sensible aux choses, à la nature, aux personnes, aux idées — n’est pas composée de processus différents, mais est un seul processus unifié. C’est une constante observation de tout, de chaque pensée, sentiment et acte à mesure qu’ils surgissent en nous-mêmes. Et comme la lucidité n’est pas condamnatoire, il n’y a pas d’accumulation. Vous ne condamnez que lorsque vous avez un critérium, ce qui veut dire accumulation, et par conséquent amélioration du moi. Être lucide c’est comprendre les activités du moi, du « je », dans ses rapports avec les gens, avec les idées, avec les choses. Cette lucidité est d’instant en instant et, par conséquent, n’est pas obtenue par des exercices. Lorsque vous vous exercez à une chose, elle devient une habitude; et la lucidité n’est pas une habitude. Un esprit routinier n’est plus sensitif, un esprit qui fonctionne dans l’ornière d’une action particulière est obtus, n’a pas de souplesse; tandis que la lucidité exige une continuelle souplesse, une grande vivacité. Cela n’est pas difficile : c’est ce que vous faites tous lorsque quelque chose vous intéresse, lorsque cela vous intéresse d’observer votre enfant, votre femme, vos plantes, vos arbres, vos oiseaux. Vous observez sans condamnation, sans identification; par conséquent, dans cette observation il y a une complète communion, l’observateur et l’observé sont complètement en communion. C’est cela qui, en fait, a lieu lorsque vous êtes profondément intéressé par quelque chose. Ainsi, il y a une très grande différence entre la lucidité et l’amélioration auto-expansive du soi qu’est l’introspection. L’introspection mène à la frustration, à de nouveaux et plus vastes conflits, tandis que la lucidité est un processus qui nous affranchit de l’action du moi; elle consiste à être conscient de vos mouvements quotidiens, de vos actions, et à être conscient des autres personnes, de les observer. Vous ne pouvez faire cela que lorsque vous aimez, lorsque vous êtes profondément intéressé par quelque chose; et lorsque je veux me connaître, connaître mon être entier, le contenu total de moi-même et pas seulement une couche ou deux de ma conscience, alors, de toute évidence, il ne doit pas y avoir condamnation. Alors je dois être ouvert à chaque pensée, à chaque sentiment, à chaque humeur, à chaque refoulement; et, au fur et à mesure qu’il y a de plus en plus de lucidité expansive, il y a une libération de plus en plus grande des mouvements cachés des pensées, des mobiles, des poursuites. Ainsi, la lucidité est liberté; elle octroie la liberté; elle concède la liberté. Tandis que l’introspection cultive les conflits, le processus d’isolation du soi; par conséquent, il y a toujours en elle une frustration et de la peur.

Vous voulez aussi savoir qui est lucide. Lorsque vous avez une profonde expérience, de n’importe quelle sorte, que se produit-il? Lorsqu’il y a une telle expérience, êtes-vous conscient du fait que vous êtes en train de passer par une expérience? Lorsque vous êtes en colère, dans le fragment de seconde où éclate la colère — ou la jalousie, ou la joie — êtes-vous conscient du fait que vous êtes joyeux ou que vous êtes jaloux? Ce n’est que lorsque l’expérience est passée qu’il y a l’expérimentateur et la chose expérimentée. Alors l’expérimentateur observe l’objet de l’expérience. Mais au moment de l’expérience, il n’y a ni l’observateur ni la chose observée : il n’y a que l’acte vivant de l’expérience. Or, la plupart d’entre nous n’expérimentent pas. Nous sommes toujours en dehors de l’état d’expérience vécue, et par conséquent nous posons cette question pour savoir qui est l’observateur, qui est lucide. Mais cette question n’est-elle pas évidemment une fausse question? Au moment où il y a expérience vivante, il n’y a ni la personne qui est lucide, ni l’objet de sa lucidité. Il n’y a ni l’observateur ni l’observé, mais seulement un état d’expérience vécue. La plupart d’entre nous trouvent qu’il est extrêmement difficile de vivre dans un état d’expérience, parce que cela exige une extraordinaire souplesse, une promptitude, un haut degré de sensibilité; et cela vous est refusé lorsque vous êtes à la poursuite d’un résultat, lorsque vous voulez réussir, lorsque vous avez un but en vue, lorsque vous êtes en train de calculer; car tout cela engendre la frustration. Mais un homme qui ne demande rien, qui ne poursuit pas un but, qui n’est pas en quête d’un résultat (avec toutes ses implications), un tel homme est dans un état de continuelle expérience vivante. Alors, tout a un mouvement, une signification, et rien n’est vieux; rien n’est tracé, rien n’est répétition, parce que ce qui est n’est jamais vieux. La provocation est toujours neuve. Ce n’est que la réponse à la provocation qui est vieille; et le vieux crée un surcroît de résidu, qui est mémoire, et qui est l’observateur, lequel se sépare de ce qui est observé, de la provocation, de l’expérience. Vous pouvez faire cette expérience vous-même très simplement et très facilement. La prochaine fois que vous serez en colère ou jaloux ou avide ou violent (ou autre chose), observez-vous. En cet état, « vous » n’êtes pas. Il n’y a qu’un état d’être. Mais le moment, l’instant qui suit, vous lui donnez un nom, vous lui appliquez une dénomination, vous l’appelez jalousie, colère, avidité. Et alors, vous avez immédiatement créé l’observateur et l’observé, l'expérimentateur et la chose éprouvée. Lorsqu’il y a l’entité qui a éprouvé et la chose qui a été éprouvée, l’entité cherche à modifier l’expérience, à la changer, à se souvenir de choses qui s’y rapportent, et ainsi de suite. Elle maintient ainsi une division entre elle et ce qui a été éprouvé. Mais si vous ne nommez pas ce sentiment — ce qui veut dire que vous ne cherchez pas un résultat, que vous ne condamnez pas, que vous êtes simplement et silencieusement en état de perception de ce sentiment — alors vous verrez que dans cet état sensible d’expérience, il n’y a ni observateur ni objet d’observation; car l’observateur et la chose observée sont un seul phénomène unifié, et il n’y a que de l’expérience vécue. Donc l’introspection et la lucidité sont entièrement différentes. L’introspection mène à la frustration, à des conflits, car en elle est impliqué un désir de changement, et un changement n’est qu’une continuité modifiée, tandis que la lucidité est un état dans lequel il n’y a ni condamnation ni justification ni identification, donc il y a compréhension; et en cet état de lucidité passive et vivace il n’y a ni l’expérimentateur ni l’objet de l’expérience.

Monsieur, ce que je dis n’est pas très difficile, bien que cela pourrait vous sembler verbalement difficile. Mais vous remarquerez vous-même, lorsque vous êtes très gravement et très profondément intéressé par quelque chose, que c’est cela qui se produit en fait. Vous êtes si complètement immergé dans la chose qui vous intéresse qu’il n’y a pas d’exclusion, pas de concentration. L’introspection, qui est une forme d’amélioration de soi-même, d’expansion de soi-même, ne peut jamais mener à la vérité, parce que c’est toujours un processus d’isolation, tandis que la lucidité est un état dans lequel la vérité entre en existence, la vérité de ce qui est, la simple vérité de l’existence quotidienne. Ce n’est que lorsque nous comprenons la vérité de l’existence quotidienne que nous pouvons aller loin. Vous devez commencer près pour aller loin; mais la plupart d’entre nous veulent sauter, commencer au loin sans comprendre ce qui est tout près. Au fur et à mesure que nous comprendrons ce qui est près, nous nous apercevrons que la distance entre ce qui est près et ce qui est loin n’est pas. Il n’y a pas de distance — le commencement et la fin sont un. (pp. 190-195)

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