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Pour remédier aux défauts de la méditation, si vous tombez dans la torpeur, ravivez la conscience éveillée. Si votre esprit se disperse et devient sauvage, détendez-le de l'intérieur. Qu'à tout moment votre attention soit présente, dans le sens où elle ne perd jamais la reconnaissance de sa propre nature, et non dans le sens d'une contrainte exercée par l'attention aux aguets de celui qui « médite ». C'est cette pratique que vous devez maintenir en toutes circonstances, que vous mangiez, dormiez, marchiez ou restiez assis, que ce soit pendant ou après les séances de méditation formelle.

Si des pensées se manifestent, qu'elles soient heureuses, malheureuses, liées aux émotions négatives ou autres, évitez absolument de les rejeter, de les adopter ou encore de les réprimer au moyen d'un antidote. Qu'elles vous procurent une sensation agréable ou désagréable, laissez-les telles quelles, dans leur disposition naturelle, nue, claire, vaste et limpide. C'est le point essentiel et unique qui s'applique dans tous ces cas. Ne vous laissez donc pas abuser par toutes sortes de réflexions. Il n'est pas nécessaire de méditer sur la vacuité en tant qu'antidote distinct des pensées indésirables et des émotions négatives'. Si, grâce à la pleine conscience éveillée, vous reconnaissez la nature véritable de ce qui doit être abandonné, aussitôt les pensées se libéreront d'elles-mêmes, comme se défait un n ud sur le corps d'un serpent.

La plupart des gens savent parler de l'ultime sens caché de la lumineuse essence adamantine mais ils ne savent pas en faire l'expérience intérieure. C'est devenu chez eux comme les litanies d'un perroquet. Quelle chance immense nous avons, nous autres qui le pratiquons !

Écoutez encore attentivement, car il reste autre chose à comprendre ! Les deux ennemis mortels qui nous enchaînent au samsara depuis les temps immémoriaux sont le sujet et l'objet. Maintenant que, grâce à la bonté d'un maître spirituel, vous êtes entrés en contact avec le corps absolu qui réside en vous, n'est‑il pas délectable de vous débarrasser de ces deux malfaiteurs, sans qu'ils laissent plus de traces que des plumes d'oiseau jetées au feu !

Lorsqu'on a reçu les instructions profondes d'une voie aussi rapide, ne pas en faire l'expérience par la pratique reviendrait à placer le joyau qui comble les souhaits dans la bouche d'un cadavre : quel gâchis ! Ne laissez pas votre c ur tomber en putréfaction, pratiquez donc !

Si vous êtes débutants, vous serez vraisemblablement envahis de pensées négatives qui disperseront votre attention, et de nombreuses pensées se mouvront de manière sous-jacente, en une succession rapide et ininterrompue. Lorsque surviendra un moment d'attention claire, vous penserez avec regret: « J'ai été distrait ! » Mais quand ce phénomène se produit, n'essayez pas d'arrêter le cours de vos pensées, ne regrettez pas non plus d'avoir divagué : il vous suffit de garder présente, au sein même de l'attention claire, la continuité de l'état naturel.

Suivez le conseil bien connu selon lequel il ne faut pas rejeter les pensées, mais les percevoir comme la dimension absolue. Néanmoins, tant que vous ne maitriserez pas la vision profonde, si vous vous contentez de penser: « Voilà la dimension absolue » et demeurez dans un calme mental hébété, vous courrez le risque de stagner dans un état neutre, indifférencié, dépourvu de clarté. C'est pourquoi, au début, regardez tout droit les pensées qui surgissent, sans procéder à la moindre réflexion ou la moindre analyse, et établissez-­vous dans « ce qui reconnaît les pensées », en n'accordant pas la moindre importance au contenu de ces dernières, à l'image d'un vieillard qui regarde des enfants jouer. Lorsque vous aurez procédé ainsi, votre esprit restera naturellement et de plus en plus longtemps sans pensée, et si, brusquement, vous « brisez » cette expérience à l'instant même apparaîtra la connaissance originelle, nue, fraîche, limpide, au-delà du mental.

Sur la voie, votre pratique sera immanquablement mêlée d'expériences de félicité, de clarté et d'absence de pensées, mais si alors vous demeurez sans le moindre sentiment de fierté, d'attachement, d'espoir ou de doute vous éliminerez le risque de vous fourvoyer. Evitez sans cesse toute distraction : il est essentiel de méditer avec une application sans faille.

Si vous vous relâchez au point que votre pratique devient discontinue et que votre compréhension reste purement théorique, vous serez infatués d'avoir atteint un début de calme mental, mais vous n'aurez fait aucune expérience décisive. Être expert en paroles seulement n'est d'aucun profit. Comme on peut le lire dans les textes de la Grande Perfection : « La compréhension théorique est comme une pièce rapportée sur un vêtement : elle finit par se détacher. » Et encore : « Les expériences sont comme la brume, elles ne peuvent que se dissiper. » C'est ainsi que de nombreux méditants, leurrés par quelques bonnes ou mauvaises circonstances, s'égarent plus encore.

Même lorsque la méditation aura pénétré le courant de votre esprit, vous devrez continuer de la cultiver régulièrement. Faute de quoi, les instructions profondes resteront sur les pages des livres. Votre esprit deviendra blasé et votre pratique spirituelle figée, et vous ne connaîtrez jamais la méditation authentique. Vous, les vieux méditants, faites extrêmement attention : vous risquez de mourir novices dans la pratique, avec « seulement le goût du sel dans la bouche[i] ».

Quand vous vous serez entraînés longtemps et avec constance, un jour viendra où, par le fait de votre dévotion ou de quelque autre circonstance, les expériences méditatives se transformeront en réalisation et vous verrez la conscience éveillée de façon nue et parfaitement limpide. Ce sera comme si vous retiriez le masque qui recouvrait votre visage : vous éprouverez un vaste sentiment de liberté que rien ne pourra entraver ! C'est ce qui s'appelle « la non-vision, vision suprême ». Dès lors, les pensées ne seront pas distinctes de votre méditation, immobilité et mouvement de l'esprit se libéreront conjointement.

En premier lieu, les pensées se libèrent parce qu'on les reconnaît, comme lorsqu'on rencontre une personne qui nous est familière. Ensuite, elles se libèrent d'elles-mêmes, à la manière d'un noeud sur le corps d'un serpent. À la fin, les pensées se libèrent sans causer ni bien ni mal, comme un voleur dans une maison vide. De l'intérieur surgit alors la ferme et claire conviction que tous les phénomènes ne sont que la manifestation de la conscience éveillée. Des vagues de compassion-vacuité s'élèvent en soi. On cesse de choisir entre samsara et nirvana. On comprend que les bouddhas et les êtres ne sont pas les uns bons et les autres mauvais. Quoi qu'on fasse, l'esprit apaisé ne peut plus s'écarter de la nature des choses et y demeure jour et nuit, sans discontinuer.

On dit dans les enseignements de la Grande Perfection que « la réalisation est semblable au ciel, c'est-à-dire immuable ».


[i] Expression voulant apparemment dire que l'on dispose de ce qu'il faut (en l'occurrence le Dharma) et que l'on souhaite l'utiliser, mais qu'en fin de compte, on n'en fait rien.

Source : http://fr.sages.wikia.com/ Extrait de « Chemins spirituels » de Matthieu RICARD Ed. Pocket (pp 251-255)

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