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RENÉ FOUÉRÉ

La Pensée contemporaine et Krishnamurti

Extrait du n° 119-120 de la revue Synthèses, (pp. 53-57).

© Edition Synthèses, 1956

Syntheses 119-120

Un des traits marquants de la mentalité contemporaine, c’est qu’elle est engagée dans ce que l’on pourrait appeler un individualisme de revendication. Dans une telle conception, l’individu, au lieu d’apparaître comme un foyer d’intelligence et d’affection, se réduit à un système d’exigences impératives et hargneuses. Chaque citoyen devient une vivante et agressive Déclaration des Droits de l’Homme.

Un tel individu revendicatif est lui-même le fruit naturel de la doctrine selon laquelle l’épanouissement humain est profondément subordonné à une possession toujours plus étendue d’objets matériels ou intellectuels. Or, une fois cette thèse admise — et elle l’est implicitement ou explicitement par la plupart — on en vient très vite à penser que la qualité d’une civilisation se peut mesurer à la quantité d’objets matériels ou intellectuels qu’elle est susceptible de produire. On ne s’étonnera donc pas qu’un autre trait marquant de la pensée contemporaine soit son obsession de l’efficacité, d’une efficacité surtout matérielle et spectaculaire, qui se fonde sur une technique scientifique dont la fécondité s’est avérée extraordinaire. Un assaut général est lancé contre les records. La science prend dès lors un caractère utilitaire et, en vue de l’accroissement de l’efficacité industrielle, l’individu subit une croissante enrégimentation et tombe de plus en plus sous la coupe des spécialistes qui deviennent les surhommes de ce temps. La pensée se trouve, en conséquence, profondément spécialisée. On arrive au concept de l’individu-engrenage dans une société-machine.

La vie d’un pareil individu devient insupportablement creuse. Cette intolérable pauvreté intérieure engendre une soif violente de possessions et de divertissements. Disons simplement de divertissements, car la plupart des objets communs, détournés de leur destination naturelle, sont devenus principes de divertissement. Il est, dans ces conditions, bien naturel que la littérature soit devenue, dans son ensemble, pourvoyeuse de sensations violentes et dispensatrice d’oubli. C’est dire que la pensée littéraire est tournée vers la stimulation et l’évasion. En même temps, la croissante demande d’objets accélère un développement industriel déjà démesuré, en sorte que l’individu est de plus en plus broyé par la pesanteur de ses propres œuvres. Mais, tout en s’asphyxiant sous ses propres accumulations, il ne cesse de réclamer encore d’autres possessions. D’autant plus que les conflits atroces au travers desquels les hommes viennent de se disputer richesses naturelles et produits manufacturés, territoires et puissance politique, ont laissé suspendue au ciel international la plus terrifiante des menaces historiques : celle de l’anéantissement nucléaire. Il y a donc chez l’homme, qui souvent est passé et passe encore par de dures privations, le désir de pousser à un paroxysme d’intensité, d’ailleurs factice, une vie qu’il redoute de voir s’achever très vite et dans une épouvante sans nom.

Ainsi se précipite vertigineusement, en ne cessant de s’engendrer elle-même par ses propres résultats, la totale mécanisation de l’existence. L’homme descend à la condition d’un automate vide et toujours plus exigeant, parce que toujours plus incapable de trouver une signification à son existence d’engrenage, promue à l’horreur peut-être imminente de la désintégration atomique. En tant qu’ils sont des miroirs de leur époque, la littérature et l’art reflètent l’angoisse et la détresse de cet individu sans ferveur intime et sans lumière valable, véritable tonneau des Danaïdes qui s’enchaîne péniblement à de vaines activités de remplissage.

Cependant les incroyables succès de la science donnent à celle-ci, au regard de la masse, un extraordinaire prestige ; en font l’objet d’une véritable idolâtrie. On en vient à tout attendre de ses progrès rapides et incessants, de ses plongées audacieuses dans les profondeurs de la matière et de la vie. On en vient à penser que son efficacité souveraine mettra un terme à tous les malaises qui affectent les rapports des individus entre eux ou avec la société. On imagine qu’une technocratie qualifiée viendra instaurer un ordre définitif dans l’univers humain. On se persuade que, par un système savant de pressions ou de réglementations extérieures, d’institutions nouvelles, dégagé à partir d’investigations scrupuleusement objectives, on parviendra à souder les individus les uns aux autres, à les intégrer dans une harmonie d’ensemble dont surgira le bonheur de chacun. Dans une telle méthode de transformation des individus, les idéologies, qui ne sont que des constructions mentales, des modèles externes proposés à l’imitation réalisatrice des foules, jouent un rôle majeur. Il ne s’agit somme toute que de découvrir, parmi les mythes sociaux que sont ces idéologies, un mythe suprême, pleinement satisfaisant. On ne saurait se surprendre, dès lors, du caractère idéologique de la pensée contemporaine.

La science et les idéologies se développent dans le temps. On en vient donc, très naturellement, à envisager la perfection individuelle et sociale comme le terme immobile d’un processus historique plus ou moins fatal. C’est dire qu’on la rejette dans un futur illuminé. A cette harmonie lointaine et définitive, dont l’avènement est objet d’affirmation dogmatique, on s’estime en droit de sacrifier la génération présente. L’homme d’aujourd’hui est immolé pour que le surhomme naisse.

A l’image du progrès matériel, le progrès moral est conçu comme le résultat d’une accumulation historique. D’autre part, à la notion d’efficacité est liée celle de mérite. Cette notion de mérite qui confère, sur le plan de la production, des distinctions sociales, se retrouve également au cœur de la morale commune. Ainsi, la moralité est conçue comme se tenant au sommet de l’escalier du mérite, dont les marches reproduisent, dans un autre domaine, les degrés de la distinction sociale.

Dans la littérature comme dans la vie, l’amour apparaît comme une dépendance mutuelle de ceux qui l’éprouvent, comme une nostalgie réciproque de chacun des amants, lesquels cherchent dès lors à se posséder mutuellement puisque s’attacher à l’autre, c’est du même coup, vouloir l’attacher à soi. Un tel amour passe pour être d’autant plus fort et plus parfait que la dépendance qu’il crée est plus profonde, que les amants sont plus étroitement et passionnément enchaînés l’un à l’autre.

La pensée rationnelle, mère de la science, est tenue pour un instrument valable d’appréhension de la vérité ultime, laquelle, en conséquence, doit pouvoir s’exprimer en une formule intellectuelle, que l’éducation aura pour mission d’imposer autoritairement aux esprits.

Le bonheur finalement, doit se trouver au carrefour de la discipline scientifique (ou religieuse, pour quelques-uns) et de l’accumulation historique. Comme l’univers des savants modernes, l’individu de notre temps est un système en expansion. En réalité, il est devenu un cancer de la société, qui se trouve déchirée et pourrie par son développement aveugle, ses poussées anarchiques. Le fait que toutes les cellules du corps social soient cancérisées ne détruit pas la notion du mal. L’organisme collectif, tout entier, ne cesse de croître de façon monstrueuse et croule littéralement sous sa propre masse et le foisonnement inextricable de ses fonctions.

Voici, résumés en un tableau brutal et terriblement court, les aspects majeurs du monde contemporain et les idées essentielles qui sont au principe de son développement. Ce sont ces aspects du monde et ces idées-forces sur lesquelles il vit, qui emplissent la pensée de nos contemporains, et la constituent. Cette pensée est essentiellement fondée, centrée sur le moi envisagé comme entité séparée ; sur sa morale, ses valeurs, ses mérites, son élévation, sa sécurité, sa continuité temporelle, et son agrandissement historique ; ce dernier devant le conduire à un épanouissement qui est sans cesse rejeté dans le futur.

Quelle est l’attitude de Krishnamurti à l’égard d’une pareille pensée ?

Celle d’un refus presque total. Il estime que la condamnation de la pensée moderne est déjà incluse dans la simple description objective du monde qui en a surgi et dont le sanglant désordre est si cruellement évident.

Krishnamurti nie que l’individu puisse se réduire à un système d’exigences et que son salut puisse naître d’une formule doctrinale ou d’une imposition extérieure, quelque scientifique qu’on la suppose. Il maintient que le bonheur ultime ne peut être obtenu par aucune accumulation possessive, par aucun rassemblement d’objets ou de connaissances intellectuelles ; qu’il n’est pas à rechercher dans une résurrection du passé ni dans les circonstances idéales d’un avenir lointain, mais dans le présent immédiat, et par un être qui assume la totale responsabilité de sa vie. Selon lui, la morale authentique n’a rien à voir avec le mérite, l’imposition à soi-même de disciplines suggérées, l’imitation d’un modèle extérieur. Elle n’est pas une fin en soi, mais un moyen de nous hausser à l’expérience de la réalité.

Il prétend qu’aucune enquête scientifique ne peut nous apprendre à nouer des relations vraiment harmonieuses avec nos semblables, que les valeurs temporelles doivent céder le pas à une valeur éternelle si l’on veut qu’un ordre durable s’établisse dans le monde. Mais cette valeur éternelle n’est pas située dans un ciel imaginaire. Elle ne se découvre pas au delà des rapports humains. Elle n’est, pourrait-on dire, que la face éternelle de ces rapport mêmes. Il suit de là que nul chemin d’évasion n’y saurait conduire.

La vérité est, pour Krishnamurti, une chose vivante, indescriptible, et non une proposition abstraite qui se pourrait lire dans un formulaire.

Le sens du moi est, selon lui, le principe même de la douleur. Tout effort d’agrandissement de soi, toute volonté de puissance ne sont à ses yeux qu’évasion stérile, folie et cruauté. Il affirme que la pensée rationnelle n’est précieuse qu’en tant qu’elle peut conduire à une expérience qui la dépasse. Une telle expérience peut encore être appelée « pensée » mais alors on doit dire de cette pensée qu’elle est essentiellement fluide, qu’elle se déprend à chaque instant des traditions, des routines et des formules, de l’esclavage des mots ; qu’elle n’est pas perpétuation ou imitation d’elle-même mais création permanente, éternel renouveau, éternelle fraîcheur. Une telle pensée est, en même temps, amour véritable. Cet amour est la source d’une activité gratuite, qui s’oppose à l’activité utilitaire et spectaculaire de notre temps. Essentiellement libre de son objet, il le laisse également libre. Il est une forme supérieure d’intelligence. Seul capable de résoudre le problème individuel et le problème social, qui ne sont au regard de Krishnamurti qu’un seul et même problème, un tel amour ne peut naître d’aucun rituel, d’aucune idéologie, d’aucune exhortation qui nous serait adressée par autrui, d’aucune violence que nous nous infligerions à nous-même. Floraison spontanée de notre silence et de notre lucidité intimes, il est à lui-même sa propre éternité. Cette éternité n’est pas continuité indéfinie d’une pensée, d’un espoir, d’un désir, mais plutôt un feu d’artifice d’étincelles vivantes dont chacune est complète en soi, constitue une expression parfaite et instantanée de nous-même. Cette éternité est réalisable à tout moment, par une sorte d’arrachement vertical aux voies horizontales de la temporalité, qui sont aussi celles de la pensée commune. Elle ne dépend dès lors d’aucune évolution accumulative. Elle ne se découvre pas au terme d’une marche démesurée et fastidieuse à l’intérieur de ce cercle du temps qui est également celui du devenir et de l’agrandissement du moi. Elle ne peut être construite et ne résulte pas d’un ingénieux assemblage, par l’intellect, des matériaux, des connaissances et des pouvoirs dont il peut disposer. Tout au contraire, elle surgit, spontanément, lorsque la pensée fabricatrice et calculatrice, la pensée finaliste, valet des espérances et des ambitions du moi, prend conscience de sa totale impuissance à résoudre les problèmes déchirants qu’elle a elle-même suscités. Alors, cette pensée s’arrête de soi, par persuasion de la vanité de son mouvement, et le suprême silence consécutif à son arrêt, est soudainement envahi par l’éternité même dont nous parle Krishnamurti. Par extinction naturelle de la pensée comparative, accumulative et causale, qui ne cessait de tirer des traites sur le futur, le contact avec le présent se trouve enfin établi. Désenvoûté d’un avenir, qui était de même essence que le passé, l’homme saisit, subitement, dans une seule et même étreinte, la réalité du monde et sa propre réalité vivante.


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